Ma nuit chez Monde

A Fleurville-les-Ajoncs, il ne reste plus beaucoup de gens pour se rappeler le visage de Noémie Blanchard. Et encore moins qui acceptent d’en parler. A peine énoncé, le nom de la jeune fille n’attire que méfiance, mutisme, hostilité — comme si les mémoires saignaient encore, comme si le drame demeuré inexpliqué, tant d’années après, continuait de hanter les consciences de ceux, encore nombreux, qui étaient présents le jour fatal.

Quarante étés se sont écoulés depuis lors et, bien entendu, les lieux ont insensiblement changé. Des habitants sont morts, d’autres ont déménagé. Des maisons ont changé de propriétaires, au rythme inégal des successions et des divorces. L’une d’elles cependant n’a pas été vendue. Elle a été abandonnée.

Bien sûr, il y a des régions déshéritées dans lesquelles les demeures livrées à elles-mêmes, parfois des décennies durant, sont fréquentes et n’attirent guère l’attention. Mais ici, dans ce bourg plutôt prospère, le destin de la maison Monde s’apparente à un tragique épiphénomène, tel un stigmate de malheur impossible à effacer, tout à côté des pavillons coquets et fleuris, aux pelouses soigneusement entretenues.

La maison Monde se nomme ainsi en raison de l’identité de son dernier propriétaire connu, Victor Monde, industriel florissant qui avait, vers 1955, fait construire cette grosse bâtisse de deux étages aux formes convenues, blottie au centre de l’un des terrains les plus vastes de la commune. M. Monde, qui n’avait sans doute pas lu Simenon, correspondait en grande partie à l’image que la bonne bourgeoisie française pouvait se faire alors du parvenu : fortune récente, peu d’éducation, philistinisme assumé, style vestimentaire tapageur, adepte de fêtes nocturnes qui provoquaient régulièrement l’intervention des gendarmes, voitures de sport aux patronymes exotiques, cravates criardes, etc. M. Monde avait réussi et tenait manifestement à ce que cela se sache.

Au mois d’août 1976, cela faisait déjà vingt ans que le bonhomme perturbait la quiétude de ses voisins et provoquait les commérages, avec plus ou moins de virulence selon les périodes. A la belle saison, il était le plus souvent absent mais, depuis quelques années, les choses avaient changé. Mme Monde, créature diaphane aux cheveux fins et à la pâleur maladive, avait quitté son flamboyant mari, lequel avait brutalement vieilli. Les fêtes étaient devenues moins fréquentes, puis avaient complètement cessé. Le ballet des automobiles de luxe immatriculées à Paris ou au Luxembourg et que l’on pouvait régulièrement voir pénétrer dans la propriété s’était interrompu et, durant l’été, M. Monde restait au village, cloîtré chez lui le plus souvent, laissant le soin à son personnel d’assurer le ravitaillement.

C’était une saison anormalement sèche et jaune. La Mustang verte de M. Monde ne sortait plus que rarement, une ou deux fois par semaine tout au plus. Ces jours-là, on pouvait voir passer en trombe l’auto qui avait tant fait jaser dans les rues de Fleurville, l’année précédente, quand il était arrivé à son volant — pensez, en pleine crise pétrolière, une voiture qui dévorait le carburant avec une telle voracité ! — tandis qu’elle s’enfuyait pour quelques heures vers des destinations inconnues. La belle américaine contrastait violemment avec le menu fretin local, composé pour l’essentiel de Peugeot ou de Renault asthmatiques et plutôt modestes en comparaison de l’arrogant huit-cylindres que son propriétaire stationnait dans un appentis, tout au fond du parc.

C’est cet été-là que M. Monde changea à tout jamais de statut aux yeux de ceux qui n’étaient jamais tout à fait devenus ses concitoyens. De nouveau riche vaguement méprisé, il devint un personnage trouble et possiblement pervers. Car c’est à la fin de juillet, cette année-là, que Noémie Blanchard monta dans la Mustang verte pour la première fois.

Noémie Blanchard venait d’avoir quinze ans. Ses yeux mutins, son nez en trompette, ses longs cheveux bruns, sa peau couleur de plage ne passaient pas inaperçus auprès des grands dadais du village, lesquels avaient tous, en vain, tenté leur chance auprès de la jeune fille, qui déclinait systématiquement, avec une demi-politesse dédaigneuse et ce sourire en coin qui pouvait agacer autant qu’émouvoir. En dépit d’une beauté dont elle semblait ardemment consciente, ou peut-être à cause d’elle, Noémie cultivait sa solitude. Elle vivait dans un petit appartement aménagé au-dessus d’une boutique de décoration tenue par sa mère. Cette dernière, née à Fleurville, avait quitté le village le jour de ses vingt-cinq ans pour y revenir, quelques années plus tard, son enfant sous le bras. Elle ne parlait jamais du père de Noémie, dont on ne connaissait que ce nom, Blanchard, banal à pleurer, qui ne voulait rien dire, qui était peut-être faux.

Noémie non plus n’en parlait jamais. Elle ne parlait à personne, d’ailleurs. Elle prenait l’autocar, chaque matin, sur la route de Nantes, pour aller au lycée sis dans la ville voisine. Il y avait environ huit cents mètres à parcourir entre l’arrêt du car et le centre du village. C’est quelque part, sur ces huit cents mètres, que la vie de Noémie a basculé.

Basculé vers quoi ? La question hante la plupart des habitants de Fleurville, même si le fait d’en parler les révulse. Au début de 1977, la mère de Noémie est de nouveau partie, définitivement cette fois. A la place de sa boutique, il y a un restaurant japonais dont les propriétaires, qui n’étaient même pas nés lorsque Noémie a disparu, n’ont évidemment rien à dire à son sujet. Tel n’est pas le cas d’Ephraïm, émigré russe à la chevelure neigeuse et au lumineux sourire qui, depuis son arrivée en France en 1963, occupe l’une des plus anciennes maisons du village.

A présent âgé de plus de quatre-vingts ans, Ephraïm se souvient cependant de tout. L’acuité et l’authenticité de ses souvenirs se devinent lorsqu’il se penche vers moi, alors que nous sommes attablés chez lui, juste à côté de l’atelier dans lequel il sculpte des nus voluptueux depuis plus d’un demi-siècle. Ses longues mains, certes marquées des tavelures de l’âge, ne sont nullement déformées. Il les a posées devant lui et les contemple quelques secondes avant de commencer son histoire.

« Noémie était sauvage, c’est sûr… Elle était bien plus mûre et plus intelligente que tous les imbéciles qui lui tournaient autour. Sa mère et moi… enfin, vous comprenez, n’est-ce pas ? Néanmoins je ne me suis jamais pris pour son père, même de substitution, comme on dit aujourd’hui. Je n’étais pas grand-chose pour elle, je crois, peut-être une espèce de confident d’occasion, que l’on choisit parce qu’on n’a trouvé personne d’autre… »

Tandis qu’il parle, ses yeux quittent les miens et errent vers la petite pièce qui lui sert de chambre, certainement plus peuplée de souvenirs que de meubles. « Le bonheur, vous savez, ça n’existe pas. C’est une utopie dont il est confortable de s’imaginer, après coup, qu’elle a réellement eu lieu. C’est un moyen commode d’idéaliser son propre passé. Noémie n’a jamais été heureuse, non, mais elle avait cette singularité, cette façon d’exister en n’effectuant que des pas de côté qui lui donnaient toute la grâce possible. Elle refusait de choisir. Elle ne choisissait pas son avenir, pas ses études, pas de types qui ne songeaient qu’à la trousser sur la banquette arrière de la bagnole de leur père. Elle était bien trop occupée à examiner sa propre vie. »

Comment avait-elle connu Victor Monde ? « Mais, mon vieux, tout le monde connaissait ce type. Ou croyait le connaître… C’était un notable, même si la plupart des gens se feraient tuer plutôt que de l’admettre. A une époque, il a même siégé au conseil municipal. Sans doute plus pour emmerder les autres qu’autre chose, à mon avis. Il savait très bien qu’on ne l’aimait pas, que sa façon d’étaler son fric en incommodait plus d’un. Et comme ça l’amusait, il en rajoutait, forçait le trait. Vous voyez ce que je veux dire. »

La jeune fille farouche et l’homme d’affaires grisonnant. Ensemble dans une voiture américaine, tout cela dans un patelin de trois cents habitants, en bord de Loire. Naturellement, la fille n’a plus de père. Et lui, il est désespérément seul dans sa maison prétentieuse et trop grande pour lui, avec le couple de domestiques qui n’habite pas sur place. « La mère de Noémie venait souvent me rejoindre ici… » Bien sûr. Un puzzle à quatre pièces. Pas très difficile à reconstituer.

« Les gens commençaient à chuchoter des trucs sales à leur sujet. Quand elle passait devant eux, ils la regardaient avec réprobation, mais une réprobation silencieuse, parce qu’ils n’avaient pas le courage nécessaire pour dire ce qu’ils pensaient. La liberté de Noémie, son indifférence face aux racontars, la vulgarité de Monde, l’opulence de ses moyens, tout cela excitait la malveillance, ouvrait la porte aux scénarios les plus sordides. C’est la seule fois que j’ai essayé d’en parler à Noémie. Je lui ai dit de faire attention. Je ne la jugeais pas, et je ne le jugeais pas non plus, d’autant que je ne savais rien de ce qui se passait entre eux. A supposer qu’il se soit passé quelque chose… »

Ephraïm s’exprime posément, comme s’il me parlait du temps qu’il fait. Il est parfaitement immobile, ne remue pas sur sa chaise, n’effectue aucun geste véhément pour souligner son propos, alors même qu’il est en train de me parler d’un fait divers qui, dans un autre siècle, a ému le pays tout entier et fait vendre beaucoup de papier. « Quand elle a disparu… je veux dire, le matin où elle n’est pas rentrée, on ne s’est pas inquiétés. On savait qu’elle passait certaines nuits chez lui. Certains jours, des gens avaient vu la Mustang s’arrêter près de l’arrêt de l’autocar, le matin. Il y avait eu des remarques désagréables. Rien de plus. On a pensé qu’elle était partie directement au lycée et qu’on la reverrait le soir… »

Mais il n’y avait pas eu de soir. Le lycée avait appelé la mère de Noémie pour signaler l’absence de celle-ci. Et à midi, Victor Monde était sorti de chez lui, au volant de la Mustang. Seul. A son retour, vers dix-neuf heures, les gendarmes l’attendaient.

« Ils l’ont emmené à l’intérieur de la maison et c’est là que son interrogatoire a commencé. Ensuite, ils sont partis à la caserne. Ils ont pris la Ford, aussi. Et ils ont trouvé les empreintes de Noémie à bord, ce qui n’était pas étonnant, ainsi que quelques affaires qui lui appartenaient, mais ce qu’ils cherchaient c’était du sang. Ils n’en ont pas trouvé. »

 Deux jours plus tard, M. Monde était rentré, avait garé sa voiture à son emplacement habituel, et s’était réfugié à l’intérieur de sa maison, qu’il avait regagnée d’un pas lourd, les yeux baissés, les vêtements en désordre, sous les yeux de plusieurs habitants qui s’étaient regroupés pour l’attendre. « Je n’ai jamais compris ce qu’ils foutaient là. Ils ne lui ont pas parlé, n’ont pas essayé de le suivre ou de l’intercepter. Non, ils murmuraient des débuts de phrase, des mots indistincts, des semblants de menaces. Ils sont restés là encore une heure, en guettant les lumières, l’activité à l’intérieur de la maison. Ils croyaient peut-être que Noémie s’y trouvait encore… »

Mais la perquisition n’avait rien donné. Noémie n’était plus là. Et aucune lumière ne s’était plus allumée dans la maison que les journaux allaient désormais qualifier de maudite. Le lendemain matin, l’Estafette de la gendarmerie était revenue. Et c’est là qu’après avoir enfoncé la porte, ils avaient trouvé le corps de M. Monde, recroquevillé sur le sol de la salle de bains du premier étage. Il était encore habillé.

« L’autopsie a conclu à un infarctus. Rien d’étonnant pour un homme de son âge, dont l’hygiène de vie était sans doute déplorable. Et c’est là que l’affaire a réellement commencé. Deux heures après, les premiers journalistes arrivaient. D’abord la presse écrite locale, puis nationale, puis la radio et la télévision… ils sont entrés dans la propriété, ont tout photographié. Dans Paris-Match, on a vu la Mustang avec une légende proclamant que Noémie y avait sans doute effectué son dernier voyage, et une photo de la façade de la maison avec ce sous-titre : le manoir de l’horreur… Personne ne savait ce qui s’était passé. Il n’y avait que des hypothèses. Mais ça n’empêchait pas tous ces scribouillards de raconter leur version de l’histoire comme si c’était la vérité avérée. »

Le corps de Noémie n’a jamais été retrouvé. Un avis de recherche a été diffusé dans tout le pays, mais ça n’a rien donné. Elle n’avait pas d’amis auxquels elle aurait pu se confier, ni de journal intime. Ephraïm lui-même fut longuement interrogé. « J’avais, moi aussi, le profil d’un suspect : je la connaissais bien, je la côtoyais souvent, j’étais un étranger qui faisait poser des femmes nues, quelqu’un d’un peu marginal en somme… vous voyez le tableau. Et puis les choses se sont tassées. Les journalistes sont partis s’occuper d’autre chose, Mme Monde a fait vider la maison de tous ses meubles, et elle est restée là, avec la Ford parquée dans son hangar. L’oubli n’épargne rien ni personne. »

Nous sortons de chez Ephraïm et j’avance dans les rues de Fleurville à la suite du vieil homme. De temps à autre, nous croisons quelqu’un qui, en général, détourne le regard quand il le reconnaît. Les secrets meurent parfois, les soupçons, jamais.

Et puis voilà, nous y sommes. La maison Monde n’est protégée que par une haie dérisoire et souffreteuse que plus personne n’entretient depuis longtemps. Le bâtiment lui-même n’est plus qu’une structure saccagée et vide, balafrée de tags ineptes, dans lequel on a détruit tout ce qui pouvait l’être. « Noémie a passé plusieurs nuits dans l’une de ces pièces », soupire Ephraïm ; il est bien entendu incapable de la désigner précisément. Mais ça n’a plus beaucoup d’importance. Si des âmes ont pu hanter  cet endroit vide et crasseux, ce n’est plus le cas.

La Mustang, quant à elle, est bien là. Poussiéreuse et dépouillée d’un grand nombre de pièces : enjoliveurs de roues, badges, chromes, pièces mécaniques et ornements divers se sont évanouis ;  cependant l’intérieur de l’auto est étrangement préservé. Il n’est pas difficile d’imaginer, sur ce siège de skaï noir, une robe de coton, de grands yeux mouillés fouillant la pénombre à travers le pare-brise, des pieds fusiformes lovés sur le tapis. « Elle aurait cinquante-cinq ans aujourd’hui… » A la sentence rêveuse d’Ephraïm je prends le risque de répondre qu’elle les a peut-être fêtés, très loin d’ici, elle que tout le monde continue de croire morte, peut-être à tort. Il ne répond rien, se contente de me sourire, comme s’il en savait plus que ce qu’il a bien voulu me confier.

« Oui, bien sûr… Parfois je parviens à me convaincre qu’elle s’est enfuie avec quelqu’un d’autre, quelqu’un dont on ne savait rien, que sa relation avec Monde n’était qu’un écran de fumée, qu’il n’a fait que protéger ou organiser sa fuite. Et parfois je me dis qu’un jour, on retrouvera des os humains au fond d’un puisard et que les points d’interrogation qui subsistent cesseront d’exister. »

Ephraïm n’a jamais reçu de nouvelles de la mère de Noémie. Il a pris congé et s’est éloigné, du pas doux et résigné de celui qui sait que la mort n’est plus qu’une question de mois ou d’années, me laissant seul au milieu du parc de Victor Monde, qu’autrefois les pas légers d’une adolescente sont venus hanter. Qu’a-t-il fait ? L’a-t-il aidée ? L’a-t-il tuée ? Etait-elle cachée à bord de la Mustang lors de cette terrible journée ? Départ à midi, retour à sept heures du soir. Ça laisse le temps de faire beaucoup de choses. Assassiner une jeune fille. Ou bien rejoindre l’aéroport de Nantes, par exemple. Ou le port de Saint-Nazaire. Ou n’importe quelle gare anonyme. La regarder monter à bord, partir, disparaître vers une autre vie.

Il est tellement rassurant de se dire cela. Et ce ne sont pas les phares morts de la Ford qui me détromperont.

Je sors de la propriété et croise le regard d’un automobiliste qui passe au même instant. Que pense-t-il ? Encore un type qui croit aux fantômes, peut-être…