Trois paires d’yeux morts

Jacques m’a donné rendez-vous rue du Théâtre. Quand il me rejoint, il me salue sans sourire. Je ne m’en formalise pas. C’est la troisième fois que nous nous rencontrons ; j’ai eu le temps de m’accoutumer à sa douceur un peu absente, à son caractère, tout entier tourné vers l’intérieur de lui-même.

Il se déplace dans un monospace gris, sans âme, semblable à des centaines de milliers d’autres. Il y a une boule de remorquage à l’arrière, un sapin parfumé à la vanille accroché au rétroviseur, un Saint-Christophe magnétique disposé sur le meuble de bord, des cartes Michelin dans les vide-poches. On n’utilise plus beaucoup les cartes routières, de nos jours. La plupart des gens déchiffrent leur itinéraire sur l’écran de leur téléphone. Cependant Jacques est demeuré fidèle aux départementales de papier et à leurs énigmes ; le côté laborieux, exigeant. Il me faut du temps pour localiser la ville dont il a prononcé le nom.

Il n’y est pas retourné depuis la fin des années 1970. Une fois sorti de l’autoroute, il n’est plus très sûr du chemin. Je vais lui servir de navigateur. C’est la moindre des choses : c’est avant tout pour moi qu’il a accepté d’accomplir ce voyage. J’écris voyage mais c’est peut-être un autre terme qu’il faudrait employer. Pèlerinage, par exemple. Ou bien Promenade mortuaire, tant qu’on y est.

J’observe le profil de Jacques, ce visage qui lentement s’affaisse, à l’orée d’une vieillesse qui s’annonce esseulée et obscure. Ce visage oublié. Si son fils le croisait dans la rue, sans doute ne le reconnaîtrait-il pas. Il y a si longtemps qu’ils ne se sont pas vus. Si longtemps qu’ils ont cessé de se téléphoner.

Je sais tout cela parce qu’avant de réussir à le persuader de revenir à Torlande, je l’ai longuement interviewé. Les fichiers qui ont résulté de nos conversations sont fertiles en silences, en plages assourdies, au cours desquelles on ne perçoit que la respiration de Jacques, un peu oppressée, tandis qu’il réfléchit, cherche ses mots, essaie de ne pas céder à ce chagrin qu’il refuse de nommer ainsi. A la place, il dit : mon histoire.

L’histoire de Jacques. « Finalement, j’ai eu deux vies. La première jusqu’à la mort de Ludegarde. La seconde, après. » La mort. Il n’utilise pas de périphrases, ne s’abrite pas derrière l’une de ces formules usées jusqu’à la corde : le départ, l’absence, les gens qui ne sont plus là. Non, il décrit les choses telles qu’elles sont. Sa propre vie, telle qu’elle est à présent. « Je m’aperçois que les années sans elle, maintenant, sont majoritaires. » Il n’a rien éludé de son écroulement. Il m’a tout raconté.

Nous avançons sur l’autoroute. C’est un jour de semaine. Beaucoup de camions derrière lesquels, fréquemment, nous patientons, au gré des dépassements millimétriques qui en énerveraient plus d’un. Jacques ne dit rien, ne pianote pas sur son volant, ne manifeste aucun signe d’impatience. Il se contente de ralentir et d’attendre. Peut-être parce que son existence n’est plus constituée que de cela : une très longue et vaine attente ? A intervalles irréguliers, la route se dégage, l’horizon se dévoile, monotone et lointain, bien au-delà du ruban noir qui nous conduit au but.

« Nous nous sommes installés à Torlande pendant l’été de 1972. J’avais été nommé directeur financier dans une entreprise de travaux publics, à une vingtaine de kilomètres de là. Ludegarde ne supportait plus Paris, la foule, la grossièreté, l’indifférence des gens. Deux années durant, elle a insisté pour partir. N’importe où, du moment que c’était loin de la ville. Moi, je n’en avais pas envie. Pas envie du tout, même. » Mais le psychiatre avait été formel : les crises d’angoisse de Ludegarde devenaient quotidiennes. Elle se sentait oppressée, n’était plus en état de travailler, sortait de plus en plus rarement de leur appartement de la rue Barbet-de-Jouy. Il n’y avait qu’un moyen de lui réinsuffler le goût de vivre ; il s’agissait de s’en aller. « Le plus souvent, les départs sont illusoires. Les gens ont l’impression qu’en changeant de vie, comme ils disent, ils vont laisser leurs problèmes et leurs fêlures derrière eux. En réalité, ils les suivent comme le ferait leur ombre. Seul change le décor de leur souffrance. Ce n’est rien de plus que de la distraction, de l’agitation, du bruit, du mouvement, qui permettent d’occulter, pendant quelques mois, quelques années dans le meilleur des cas, la réalité de leurs cimetières intimes. Mais, fatalement, ils se font rattraper. Fuir, ça ne marche qu’un temps. »

Le langage de Jacques. Ses mots choisis, qui expliquent probablement l’étendue de ses silences. Vers le milieu de juillet ils avaient donc quitté le VIIème arrondissement. La DS blanche avait, pour la dernière fois, tourné à droite dans la rue de Babylone, puis bifurqué vers les Invalides, emprunté le pont de l’Alma. Ludegarde regardait défiler les paysages familiers, le Trocadéro, l’avenue Henri-Martin, la porte de la Muette, les immeubles Walter. Elle soupirait, fermait les yeux, laissait échapper des phrases parcellaires sur la beauté du silence et de la ville lorsqu’elle est déserte. « Déserte, c’est le mot. Il était six heures du matin. Ce n’était pas un hasard. Je voulais que tout aille vite et qu’elle croise le moins de monde possible. » Oui, c’était bien cela, ils prenaient la fuite, à l’abri dans la Citroën dont le museau progressait sur des chemins de plus en plus étroits.

« A cette époque, l’autoroute n’allait pas très loin. Nous avons traversé un certain nombre de villes. A un moment, je me suis arrêté pour prendre de l’essence. Pendant que j’avais le dos tourné, elle est descendue de la voiture et a disparu. J’ai confié mon fils au pompiste et je suis parti à sa recherche, arrêtant des passants, mais personne ne l’avait aperçue. Elle portait une robe vert pâle, des souliers blancs. Elle n’avait même pas pris son sac à main. Finalement une dame m’a dit l’avoir vue entrer dans une église toute proche. Effectivement elle y était, strictement seule, prostrée sur un prie-Dieu, secouée de sanglots, des sanglots qui ne faisaient aucun bruit mais qui ravageaient son visage. » Ils avaient regagné la station-service, en marchant lentement, tandis que les gens les dévisageaient ; cet homme dans la force de l’âge en costume de flanelle grise, soutenant cette femme au regard perdu, comme s’il avait porté tout son malheur à bout de bras, qui pouvaient-ils bien être ?

Trois cent cinquante kilomètres mutiques. J’indique à Jacques que la prochaine sortie sera la bonne. Il opine sans rien dire, engage la voiture sur l’entrelacs de routes secondaires répertoriées sur la carte. Plusieurs d’entre elles ont été modifiées ou déclassées depuis sa dernière visite, de sorte que, dans un premier temps, il semble ne pas identifier les lieux. Nous longeons l’une de ces ignobles zones commerciales aux enseignes agressives et qui n’existait sans doute pas en 1979. Les ronds-points se succèdent, puis le nom de Torlande apparaît pour la première fois.

« Je me souviens », murmure Jacques. Il reste moins de quatre kilomètres. Je sais que la maison se trouve à l’entrée de la ville, mais ce n’est pas là que nous nous arrêterons. Il m’a prévenu lorsqu’il m’a téléphoné pour me dire qu’il était d’accord, que nous irions ensemble à Torlande, qu’il allait m’emmener là où Ludegarde et lui étaient morts, trente-huit ans auparavant, chacun à sa manière. « Je vous dirai tout. Je vous montrerai tout. Mais pas la maison. Pas le garage… Ça, je ne peux pas. » Nous passons donc devant la maison. Elle est toujours occupée. C’est une construction d’avant la guerre, élégante et solide, édifiée en pierres de taille. Un SUV noir est garé dans l’allée. Deux hommes discutent dans le jardin et s’interrompent pour nous regarder.

Ce type qui, chaque soir, range son Audi dans le garage sait-il ce qui s’y est passé ? Peut-être qu’il s’en moque. Ou qu’il a choisi de l’oublier. Ou que personne ne le lui a raconté, de crainte que, le sachant, il renonce à acquérir la maison. « Après, je suis revenu à Paris. Je ne voulais pas revenir ici. Plus jamais. Alors c’est mon frère qui s’est occupé de tout, le déménagement, le notaire, le choix d’une agence immobilière pour la vente. Et c’est aussi lui qui s’est chargé de la DS. »

Le centre-ville de Torlande, dix-huit mille habitants, chef-lieu de canton. Une certaine torpeur. C’est le milieu de l’après-midi. Les commerces viennent de rouvrir après la fermeture de la mi-journée. « Au début, Ludegarde aimait se promener ici… » Au début, oui. Puis ses béances étaient revenues, s’étaient de nouveau emparées d’elle. Son apaisement s’était compté en semaines. « Un jour, je suis rentré du travail plus tôt que d’habitude. Elle était inanimée dans un fauteuil. J’ai appelé les secours, ils l’ont emmenée à l’hôpital et l’ont tirée d’affaire. Plus tard, j’ai retrouvé deux flacons de barbituriques vides. Je n’ai jamais su comment elle avait fait pour se les procurer puis pour les dissimuler. »

Ludegarde avait été hospitalisée deux mois durant. Elle avait très vite repris des forces. Jacques venait la voir chaque jour, s’asseyait à son chevet, ne trouvait rien à lui dire. Elle lisait consciencieusement les romans qu’il lui apportait et, quand elle lui souriait, quand elle consentait à cet effort, elle s’efforçait d’inscrire dans ces sourires tous les remugles de la pauvre lumière intérieure qu’il lui restait encore et que l’obscurité s’apprêtait à recouvrir.

« A la fin, elle était presque gaie. Tout au fond de moi, là où les choses sont vraies, je savais que c’était surjoué, que cette gaîté résonnait comme celle des personnages superficiels et mal construits des séries télévisées. Mais d’un autre côté, j’avais tellement envie d’y croire. Tellement… » Apparemment, le médecin aussi avait envie d’y croire et il avait signé son bon de sortie.

Nous allons quitter la ville. A cet endroit, la rue principale se mue de nouveau en départementale et décrit une courbe au mitan de laquelle se trouve l’entrée d’un ancien garage. C’est là que Jacques stoppe et met pied à terre. Je le suis vers la barrière branlante qui est censée interdire l’accès à l’établissement, comme le proclame une pancarte à demi effacée par les ans et qui menace les visiteurs indésirables de poursuites judiciaires. De chaque côté de la barrière, on ne trouve que les restes d’une clôture avachie qu’il est aisé de franchir. Nous trébuchons quelques minutes dans la végétation qui reprend progressivement possession des lieux, puis apparaissent deux bâtiments dont l’état d’abandon ne fait aucun doute. Jacques les dépasse sans ralentir et se dirige vers un terrain vague dans lequel gisent plusieurs épaves.

« Ce jour-là, on m’a appelé au bureau. C’était le commissaire de police de Torlande. Il était trois heures de l’après-midi. Il m’a demandé de rentrer chez moi immédiatement. » Un peu plus tôt, en rentrant de l’école, leur fils avait remarqué les fumées qui se faufilaient par-dessous la porte du garage de leur maison d’avant-guerre, la maison élégante et solide dans laquelle Ludegarde avait décidé de mourir. « Il a appelé les pompiers. C’est ce que je lui avais dit de faire en cas de problème. Ce jour-là, un collègue était passé me prendre. J’avais laissé la DS dans le garage, les clés sur le contact. Je me souviens très précisément d’une espèce de doute qui m’a frôlé la veille au soir, je l’ai presque ressenti physiquement, comme si quelqu’un m’avait caressé l’épaule, une caresse très légère, quasiment imperceptible. Je me suis demandé, deux ou trois secondes durant, s’il était raisonnable de laisser les clés sur le contact, sachant que, de l’autre côté de la cloison, vivait une femme qui venait d’attenter à ses jours. Et puis j’ai décidé qu’il fallait lui faire confiance. Ne pas la transformer en prisonnière. Enlever les clés, ç’aurait été agir comme on le fait avec ces détenus à qui l’on confisque leur ceinture et leurs lacets pour éviter qu’ils se pendent. »

Précautions d’usage… La ceinture, les lacets, la clé de contact, les gaz d’échappement, la délivrance. Pour Ludegarde, le dernier inventaire de ce monde : le moteur de la Citroën, son ralenti impeccable, les chuintements de la centrale hydraulique, le lieu clos, l’asphyxie, le visage aux tonalités insolites ; le monoxyde de carbone, meurtrier indolore, et puis la solitude, ce douteux réconfort, facilitateur d’abîmes. Elle se doutait qu’on ne la découvrirait pas tout de suite. Qu’elle aurait le temps. Le temps de mourir, après n’avoir pas su prendre le temps de vivre.

« Longtemps, je lui en ai voulu. Elle avait bien préparé son coup, comme un assassin méticuleux. Elle jouait la comédie de la convalescence, achetait des meubles par correspondance, de nouveaux vêtements, parlait de voyages à accomplir l’été suivant. Elle accumulait les indices pour me démontrer qu’elle allait revivre ‒ que nous allions revivre. Elle brouillait les pistes. Je lui ai fait confiance. Et j’ai laissé la clé sur le contact… »

Jacques s’est arrêté devant l’une des épaves. C’est une DS blanche qui ne repartira plus jamais d’ici. Les années et les intempéries ont massacré la peinture et encouragé la corrosion, qui a dévoré le plancher, les ailes, le bas des portières. Deux vignettes décolorées apparaissent encore sur le pare-brise. L’un des phares principaux a disparu, laissant l’auto fixer son propre malheur à l’aide d’une orbite vide et noire.

Les yeux de Jacques, délavés par le désespoir, consumés par une mémoire qui refuse de se taire, demeurent longtemps posés sur le regard mort de la voiture. Ils évitent le siège avant droit. C’est là que Ludegarde s’était installée. Là qu’on l’a trouvée et qu’on a vite compris qu’il n’y avait plus rien à faire, à part éloigner l’enfant qui hurlait de frayeur et prévenir son père.

« Voilà, vous savez tout… C’est en regardant des photos sur Google que j’ai reconnu la DS. La plaque n’a pas changé. Vous savez, il y a des photographes qui se sont spécialisés dans les épaves de voitures. Je ne comprends pas ce qui les fascine là-dedans. Après tout, ce ne sont que des machines inertes et sans vie… » L’attitude de Jacques, cependant, dément ce postulat. Inconsciemment, il est en train de se recueillir, comme on le ferait devant une tombe. Je m’éloigne sans bruit. Je vais l’attendre devant la barrière.

Quand nous repartons, la nuit s’annonce. Les chiffres verdâtres du tableau de bord éclairent singulièrement le visage de Jacques. « Elle a été incinérée. C’est mon fils qui a récupéré l’urne quand il est parti. Il ne m’a pas demandé mon avis. Je sais très bien ce qu’il pense, depuis le premier jour. » Il est inutile de cataloguer les reproches qu’il a dû supporter d’entendre. Non, il ne l’a pas sauvée. Non, il n’a pas été assez vigilant. Il a choisi de croire à la guérison de Ludegarde, parce qu’il était fatigué d’être inquiet. « Je me dis que, quand les gens ont réellement décidé d’en finir, ils y parviennent toujours, même si ça leur prend des années, même s’ils doivent endormir la méfiance de leur famille, de leurs amis, même s’ils doivent patienter longtemps. Je me dis ça parce que je l’ai lu dans un ouvrage sur le suicide et aussi parce que, certains soirs, ça m’aide à m’assoupir. »

Suicide. Je remarque que c’est la première fois que Jacques utilise ce terme.

Il m’a redéposé rue du Théâtre. « Alors, qu’est-ce que vous allez faire de tout ça, maintenant ? Ecrire un roman, peut-être ? » Oui, c’est une bonne idée. Un roman. Une fiction. Parfois, c’est tout ce qu’il reste pour rendre supportables le réel, les souvenirs, les gens qui meurent sans dire pourquoi et ne nous laissent que la culpabilité, des milliards de doutes et le sentiment de n’avoir pas su les aimer comme ils le méritaient. Une âme détient seule la réponse aux questions qui continuent de torturer Jacques, le soir, quand le sommeil se refuse ; une âme à jamais enfermée dans une carcasse immobile et sans vie, loin, très loin d’ici, blottie sur le siège avant droit, hantée par le bruit monocorde d’un quatre cylindres, l’existence en train de se dissoudre et la plainte étouffée d’une pompe hydraulique.