Pritzker Fac – L’Institut Montefiore de Liège

Pritzker Fac – L’Institut Montefiore de Liège

L’histoire débute, comme souvent, à l’aube. Il est trois heures du matin, entre le dimanche et le lundi, ce moment étrange où le monde dort encore profondément. La maison est silencieuse, la ville aussi. Seul le cliquetis discret du matériel que l’on vérifie une dernière fois et le bruit feutré des pas dans l’obscurité viennent rompre la quiétude. L’objectif est simple, presque obsessionnel : parcourir le nord de la France puis traverser la Belgique en 4 h 30 pour atteindre, avant les premières lueurs du jour, l’un des lieux d’urbex les plus emblématiques d’Europe de l’époque : la Pritzer Fac.

La route se déroule sous une nuit froide et brumeuse. Les phares percent difficilement la brume qui colle aux champs et avale les lignes droites. Les stations-service désertes, les aires d’autoroute figées, les panneaux qui défilent… tout participe à cette sensation d’être déjà en dehors du monde ordinaire. Ces trajets font partie intégrante de l’exploration. Ils préparent mentalement, installent l’excitation entremêlée d’appréhension. On imagine déjà les couloirs abandonnés qui nous attendent, la lumière rasante traversant les vitres poussiéreuses, l’odeur si particulière des lieux laissés à l’abandon.

Nous arrivons enfin à destination.

Le bâtiment se dresse en plein centre de Liège, au cœur d’une rue passante que des milliers de personnes empruntent chaque matin sans imaginer ce qui se cache derrière ces murs. Ce lieu n’est pas anodin. En effet, il s’agit de l’ancien Institut Montefiore, fondé en 1883 par l’industriel et mécène Georges Montefiore-Levi. Visionnaire, il avait investi sa fortune pour développer l’enseignement de l’électrotechnique au sein de l’Université de Liège, à une époque où l’électricité en était encore à ses balbutiements. Inspiré par l’Exposition internationale d’électricité de Paris en 1881, il fit de cet institut un centre d’excellence reconnu. Il finance également la construction d’un vaste amphithéâtre pouvant accueillir trois cents étudiants, réplique de celui de Faraday à Londres.

Le bâtiment de la rue Saint-Gilles, avec son grand auditoire et ses annexes, forma des générations d’ingénieurs en électricité, électronique puis informatique, avant que l’enseignement ne soit progressivement transféré vers le campus du Sart-Tilman à partir des années 1970 avant de tomber dans l’oubli dans les années 90. Classé aujourd’hui au patrimoine wallon, demeure un témoin majeur de l’essor scientifique et industriel belge.

Le ridicule ne tue pas.

Mais à cet instant, face au portail de deux mètres hérissés de pics, l’histoire prestigieuse du lieu n’adoucit en rien l’accès. Il faut escalader. Le métal est froid, les pointes peu accueillantes. L’adrénaline atteint son paroxysme. Dans le mouvement, mon tibia gauche vient frapper brutalement la grille. Un impact net, fulgurant, dont la douleur immédiate ne laisse aucun doute sur la marque qu’il laissera. Au même instant, une pointe accroche le tissu avec une précision presque ironique. Le pantalon se déchire sans résistance, abandonnant un lambeau au sommet du portail.

Me voilà, pensant quelques secondes, suspendu là-haut, à califourchon sur cette barrière hostile, cherchant un équilibre improbable entre les pics métalliques. Ni élégant, ni discret, tout simplement ridicule. Une silhouette maladroite figée dans la lumière naissante, oscillant entre contorsion et précipitation. L’explorateur passionné a soudain laissé place à une figure hésitante, perchée comme un funambule peu doué, priant pour que personne ne lève les yeux à cet instant précis.

Une fois à l’intérieur, le stress retombe pour laisser place à l’émerveillement. Le complexe est vaste, divisé en plusieurs parties. Malgré plusieurs tentatives, une aile restera inaccessible. Qu’importe. Ce qui s’offre à nous suffit largement.

Une exploration hors du temps.

Le bâtiment est remarquablement préservé. Ici, le temps semble avoir suspendu son œuvre plus qu’il ne l’a détruite. Les amphithéâtres en bois grincent encore sous les pas, les longs couloirs résonnent d’un silence dense, presque solennel. On imagine les générations d’étudiants qui ont arpenté ces lieux, les débats techniques, les démonstrations électriques, l’effervescence intellectuelle d’une époque tournée vers le progrès.

La lumière du matin finit enfin par pénétrer à travers les grandes fenêtres, révélant la poussière en suspension. Chaque salle raconte un fragment d’histoire scientifique, chaque détail rappelle la vocation originelle du lieu. Marcher dans ces espaces abandonnés, c’est traverser plus d’un siècle d’enseignement et d’innovation.

Lorsque nous quittons les lieux, la ville est pleinement éveillée. Les passants circulent sans lever les yeux vers cette façade chargée d’histoire. Nous repartons avec la sensation d’avoir exploré bien plus qu’un simple bâtiment abandonné : un morceau de patrimoine, un symbole du génie industriel belge figé dans le silence.

Une exploration qui, sans aucun doute, restera gravée dans ma mémoire.

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