Un peu d’histoire.
Posé sur les quais du port de Rouen, sur la presqu’île Waddington, entre la Seine et le bassin Saint-Gervais, un immense cube de béton et de briques rouges domine le paysage. Au fil des années, les Rouennais ont fini par ne plus le voir. Aujourd’hui silencieux, le chai à vin de Rouen fut pourtant l’un des symboles d’une époque où le vin circulait par millions d’hectolitres entre les rives de la Méditerranée et la capitale.
Construit en 1950 par l’architecte rouennais Pierre Maurice Lefebvre, ce bâtiment hors norme était alors considéré comme le plus grand chai à vin d’Europe. À cette époque, l’Algérie exportait massivement sa production viticole. Les cargos appelés pinardiers accostaient au port de Rouen chargés de vin. Celui-ci était ensuite stocké dans cet immense entrepôt avant de repartir vers Paris et les grandes villes du nord.
Le bâtiment a été conçu comme une véritable machine logistique. Derrière ses murs, se cachait un réseau impressionnant de cuves, de tuyauteries et de passerelles. La logistique est pensée comme une mécanique parfaitement huilée. Les cargos accostent sur les quais du port de Rouen, déversant des cargaisons entières de vin. Celui-ci est ensuite acheminé vers les cuves du chai avant de reprendre la route : soit à bord des péniches remontant la Seine, soit chargé dans des camions en direction de Paris et des grandes villes du nord.

Vers le déclin
Pendant près de deux décennies, ce ballet industriel rythme la vie du bâtiment. Mais l’équilibre sur lequel repose ce commerce va progressivement disparaître. En 1962, l’indépendance de l’Algérie bouleverse les circuits d’approvisionnement. La production viticole de la plaine de la Mitidja décline, et les volumes exportés vers la France diminuent fortement.
En parallèle, un autre phénomène vient accélérer ce déclin. Les vins produits dans le Languedoc, longtemps considérés comme des vins de consommation courante et relativement légers, gagnent en qualité et sont préférés aux vins algériens.
A la fin des années 60, la Chambre de commerce et d’industrie de Rouen réduit alors progressivement l’activité du chai. Le bâtiment est cédé au Port autonome de Rouen qui l’utilise jusqu’en 1993 comme bureau des Douanes.
Commence alors une autre vie, bien différente.
Exposé à la curiosité de tous, le bâtiment se dégrade peu à peu. Les pilleurs viennent récupérer ce qui a de la valeur. Les longues canalisations de cuivre disparaissent progressivement, arrachées des murs et des plafonds. Les portes sont fracturées, les vitres brisées. L’endroit devient un refuge pour les squatteurs et un terrain de jeu pour les curieux et les street-artistes.
Face aux dégradations répétées, la ville de Rouen finit par murer les accès. Officiellement, le lieu devient inaccessible. Officieusement, il entre dans la légende des explorateurs urbains.
Un rêve d’explorateur
Pendant longtemps, le chai à vin de Rouen a représenté pour moi un véritable Graal. Il appartient à cette catégorie de lieux qui ont éveillé ma curiosité et m’ont donné envie de me lancer dans l’exploration urbaine. Dès mes débuts, le chai à vin de Rouen portait la réputation d’une forteresse quasi imprenable. Dans la communauté, on racontait qu’il fallait escalader des murs trop hauts, dénicher une ouverture improbable ou simplement attendre le moment parfait. Beaucoup en parlaient… mais peu avaient réellement osé y pénétrer. Il faudra presque une année d’exploration avant que les choses s’alignent enfin.
Une matinée d’été
Ce matin-là, l’air est déjà doux et la lumière promet une belle journée. Nous arrivons sur le port avec un équipement un peu inhabituel : une grande échelle pliable. Nous savons déjà qu’elle ne suffira pas. Les accès visibles sont trop hauts, trop petits, trop fermés. Mais parfois, dans ce genre d’endroit, ce sont les détails qui font la différence. Et ce détail, nous le trouvons rapidement. Je dirais même que nous savons qu’il est là et c’est pour cela que nous sommes au pied du bâtiment à l’aube.
Les services de la ville ont laissé sur place un plot de béton d’environ un mètre de haut, utilisé pour sécuriser une zone lors des concerts de l’Armada. Pour la plupart des passants, ce n’est qu’un bloc inutile posé là par hasard. Pour nous, c’est la pièce manquante qu’on attendait depuis des mois.
En combinant le plot et l’échelle, la hauteur devient enfin franchissable. Le timing est parfait. Le lieu est calme, les quais sont presque vides, et le bruit du port couvre largement nos mouvements. Nous amorçons l’ascension et une poignée de minutes plus tard, nous sommes à l’intérieur.
L’araignée de béton
Dès les premiers pas dans le bâtiment, la sensation est immédiate. L’espace est gigantesque et surtout très haut.
On imagine souvent l’extérieur d’un lieu abandonné, mais l’intérieur réserve parfois une surprise. Ici, la structure du bâtiment est tout simplement stupéfiante.
En effet, les étages du chai à vin de Rouen s’organisent en forme de croix autour d’un noyau central arrondi. Des passerelles, des piliers et des planchers en béton se déploient dans toutes les directions. Vu d’en haut, la structure évoque une immense araignée de béton dont les pattes s’étendent dans l’ombre.
Le silence est presque total
Seuls les bruits du port arrivent jusqu’à nous : le grondement lointain d’un camion, le cri d’une mouette, le choc métallique d’une chaîne quelque part sur les quais. La lumière, elle, transforme complètement l’atmosphère du lieu.
De grandes ouvertures percent les façades et laissent entrer un soleil normand étonnamment généreux. Les rayons traversent les étages, dessinent des lignes de lumière sur les dalles et viennent illuminer les murs rouges emblématiques du chai. La poussière flotte doucement dans l’air. L’endroit est figé dans le temps.
Comme souvent dans ce genre de lieux, vient le moment où chacun d’entre nous part de son côté. Avec Matthieu, nous nous séparons pour explorer les différents étages et chercher nos propres images. Dans un bâtiment de cette taille, chaque angle, chaque perspective raconte quelque chose de différent.
Certains couloirs plongent dans l’obscurité. D’autres s’ouvrent sur des volumes immenses où la lumière tombe en cascade depuis les niveaux supérieurs. Par endroits, les traces du passé sont encore visibles : des supports de canalisations, des fixations métalliques, des restes d’infrastructures qui témoignent de l’ancienne activité du site.
On imagine facilement les kilomètres de tuyaux qui parcouraient autrefois le bâtiment et le vin qui circulait dans ces artères industrielles.
Un projet de réhabilitation
Marcher dans ce chai abandonné, c’est traverser une cathédrale industrielle. Un monument discret, oublié sur les quais de Rouen, mais dont la présence continue d’impressionner ceux qui réussissent à y entrer.
Abandonné depuis trente-cinq ans, le chai à vin se tient toujours là, silencieux et massif, au cœur des projets de la Métropole Rouennaise, qui rêve d’en faire un centre d’art moderne et contemporain. Rien n’est encore réalisé, mais j’imagine déjà le jour où ses murs de briques rouges et son squelette de béton retrouveront leur splendeur, et où ce géant oublié sur les quais reprendra vie.


















