Le silence de Fénétrange : mémoire d’un pensionnat abandonné

Le silence de Fénétrange : mémoire d’un pensionnat abandonné

Certains lieux abandonnés ne se laissent pas effacer, ils défient le temps. L’ancien pensionnat de Fénétrange, dans le Grand Est, fait partie de ces bâtiments silencieux que l’on découvre au détour d’un village. Abandonné depuis pratiquement trente ans, cet édifice imposant domine encore le paysage lorrain. Par son architecture massive, il surplombe le bourg. Ancien lieu d’enseignement et internat catholique, il s’apprête aujourd’hui à changer de destin, au cœur d’un projet de réhabilitation qui pourrait enfin le sauver.

Avant l’exploration

Aujourd’hui, parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour explorer un lieu abandonné fait presque partie de ma routine. Mais à l’époque, c’était une toute autre histoire. Cette exploration du pensionnat de Fénétrange marque un véritable tournant dans mon parcours. Jusqu’alors, mes sorties se limitaient principalement à la Normandie et aux régions voisines. Pour la première fois, je m’apprête à traverser une bonne partie de la France avec comme objectif la découverte de ce lieu dont je n’avais vu que quelques rares photographies.

La veille au soir, nous quittons la Normandie. Les kilomètres défilent sur l’autoroute tandis que l’excitation monte progressivement. Je ne suis pas seul dans cette aventure. À mes côtés se trouve Matthieu, mon compagnon d’exploration. À cette époque, nous nous connaissons encore depuis peu, mais nous partageons déjà la même fascination pour ces lieux oubliés et cette envie de partir toujours plus loin à leur découverte.

Nous ne le savons pas encore, mais ce périple marquera le début d’une longue série d’expéditions. Au fil des années, nous sillonnerons des milliers de kilomètres pour explorer des lieux tous plus incroyables les uns que les autres. Cette première aventure loin de la Normandie posera les bases d’une complicité qui ne cessera de grandir, tant dans l’exploration que dans l’amitié.

La pression monte

Nous faisons une halte dans un petit hôtel situé le long de l’autoroute. Une nuit dont je garde finalement peu de souvenirs, si ce n’est le bruit incessant des poids lourds qui passent sous les fenêtres. Le sommeil est léger, presque inexistant. Entre la fatigue du voyage et l’appréhension de cette première véritable expédition, je passe davantage de temps à regarder le réveil qu’à dormir.

À l’aube, après avoir avalé une brioche industrielle toute ramollie, nous reprenons la route. Lorsque nous arrivons à Fénétrange, une légère brume enveloppe encore le village. L’ambiance est particulière, presque cinématographique. Tout semble calme, mais cette tranquillité renforce paradoxalement ma nervosité. À cette époque, je manque encore d’expérience. Chaque décision est longuement réfléchie. Où stationner ? Quel accès emprunter ? Sommes-nous observés ? Est-il préférable d’attendre quelques minutes avant de tenter une approche ?

Notre vigilance est d’autant plus importante qu’une partie du complexe est toujours utilisée par l’école primaire de la commune. Impossible d’agir avec précipitation. Nous faisons plusieurs fois le tour du quartier à pied, observons les habitudes des habitants, repérons les différents bâtiments et cherchons le passage le plus discret. Ces longues minutes d’observation sont interminablee

Puis vient enfin cet instant si particulier. Celui où l’on pénètre dans le bâtiment, conscient de basculer dans l’illégalité. À chaque fois, il procure la même sensation : un mélange d’excitation, d’appréhension et de curiosité. On sait que l’on va découvrir un lieu figé dans le temps, mais on ignore totalement ce qui nous attend derrière la première porte.

Quelques mètres suffisent pour que le silence du pensionnat nous engloutisse. À l’extérieur, le village poursuit tranquillement sa vie. À l’intérieur, c’est un tout autre monde qui s’ouvre devant nous.

Histoire du pensionnat de Fénétrange

Tout commence en 1894, lorsque les Sœurs de la Divine Providence prennent possession de l’ancien séminaire de Fénétrange. Très vite, face à l’arrivée croissante d’élèves, les lieux se révèlent trop exigus.Un nouvel ensemble est alors imaginé et voit le jour à partir de 1936, sous l’impulsion de l’architecte Auguste Haentzler. L’extension de l’aile ouest, achevée en 1957, donne au site l’ampleur monumentale qu’on lui connaît encore aujourd’hui.

Au fil du temps, l’établissement se transforme en un véritable complexe scolaire, réunissant école, collège, lycée, internat et formations professionnelles. Mais, à l’image de nombreux sites similaires, il amorce un lent déclin dès les années 1990, jusqu’à sa fermeture définitive en 2001. Racheté par la commune en 2014, le pensionnat entame depuis un nouveau chapitre, entre projets de réhabilitation et perspectives de renaissance.

Les souvenirs des anciens élèves

En 2013 lors de mon exploration, je connaissais finalement assez peu l’histoire du pensionnat. Quelques photographies du lieu abandonné, mais les informations sur son passé restaient relativement limitées. Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai découvert l’existence d’un groupe Facebook réunissant d’anciens élèves de l’établissement. Une véritable mine d’or pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce pensionnat.

Les membres y partagent des photographies d’époque, des photos de classe, des souvenirs de leur scolarité et de nombreux témoignages. En parcourant ces publications, on découvre un établissement vivant, animé par plusieurs centaines d’élèves, bien loin du bâtiment silencieux que j’ai eu la chance de photographier. Avec le recul, ces archives donnent une tout autre dimension aux images réalisées lors de cette exploration. Elles permettent de mettre des visages sur ces longs couloirs, ces salles de classe aujourd’hui désertes ou encore ces dortoirs où plusieurs générations de pensionnaires ont grandi.

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à découvrir ce groupe d’anciens élèves. Les photographies anciennes et les témoignages qu’il rassemble constituent un formidable complément à cette visite et permettent de mieux comprendre l’histoire de ce lieu aujourd’hui fermé au public.

Mes premiers pas derrière l’objectif

En regardant aujourd’hui les photographies réalisées lors de cette exploration, je mesure le chemin parcouru depuis ce matin brumeux à Fénétrange. À cette époque, je photographie avec un reflex d’entrée de gamme équipé de son objectif standard. Je ne possède ni objectif grand-angle, ni matériel particulièrement performant. Les images manquent parfois de piqué, les perspectives sont plus difficiles à restituer et certaines pièces immenses ne tiennent tout simplement pas dans le cadre.

Avec le recul, je réalise pourtant que le matériel n’était pas le principal frein. Je débute en photographie. Certes, je connais les bases, mais je suis encore loin de maîtriser pleinement mon appareil. Je travaille essentiellement en autofocus, sans réellement comprendre toutes les possibilités offertes par mon boîtier. Les notions de profondeur de champ, de mise au point manuelle ou de gestion fine de la lumière me sont encore assez étrangères. J’apprends en expérimentant, souvent par essais et erreurs.

Chaque exploration devient alors une véritable école. J’observe, je teste différents réglages, je recommence lorsque le résultat ne me satisfait pas. Sans le savoir, ces lieux abandonnés vont peu à peu façonner mon regard de photographe.

Lorsque je compare ces images à celles que je réalise aujourd’hui, l’évolution technique est évidente. Pourtant, j’éprouve une affection toute particulière pour ces premiers clichés. Ils n’ont peut-être pas la qualité que je recherche désormais, mais ils racontent une période où chaque photographie était avant tout guidée par la curiosité et l’émerveillement. Si je retournais aujourd’hui dans ce pensionnat avec mon matériel actuel et l’expérience acquise depuis, je réaliserais sans doute de meilleures photographies. Pourtant, je ne retrouverais probablement jamais le regard émerveillé du jeune photographe qui découvrait, ce matin-là, l’immersion dans un énorme bâtiment oublié.

Une exploration hors normes : 16 000 m² de silence

Malheureusement, s’éloigner de chez nous signifie aussi manquer de temps. En plein hiver, avec des journées raccourcies, chaque minute compte. Nous avons donc prévu de ne rester qu’une demi-journée, car d’autres lieux nous attendent dans la région et il faudra faire des choix.

Très vite, une impression étrange s’installe. Les couloirs semblent interminables. Ils desservent une succession presque infinie de chambres, de salles de classe, de bureaux et de sanitaires. On avance pendant de longues minutes sans réellement avoir l’impression de changer d’étage ou d’univers.

La plupart des pièces ont été entièrement vidées. D’autres conservent encore quelques meubles oubliés, un tableau noir, un lit métallique ou quelques objets abandonnés dans la précipitation. Ces modestes vestiges suffisent pourtant à faire fonctionner l’imagination. On visualise facilement les rangées de lits parfaitement alignés, les élèves en uniforme traversant les couloirs ou les religieuses surveillant discrètement les pensionnaires.

Entre la chapelle et les dortoirs

La chapelle est sans doute l’un des espaces les plus marquants de cette visite. Quelques tags recouvrent désormais les murs. Au sol, des dizaines de bougies consumées témoignent du passage régulier de visiteurs nocturnes. Il est facile d’imaginer les adolescents du village venir ici le week-end pour se raconter des histoires de fantômes, profitant de l’atmosphère mystérieuse du bâtiment. Le pensionnat abandonné de Fénétrange est d’ailleurs régulièrement squatté à cette époque. Les passages sont nombreux et certaines dégradations en portent malheureusement la trace. Malgré cela, l’architecture conserve toute sa puissance.

Le vent s’engouffre dans les immenses couloirs et produit un sifflement presque continu. Régulièrement, une fenêtre brisée claque violemment sous les rafales, provoquant un bruit sourd qui résonne dans tout le bâtiment. Pendant quelques secondes, on s’arrête presque instinctivement, croyant entendre quelqu’un marcher à l’étage supérieur.

Autrefois, ces immenses baies vitrées baignaient les salles de lumière naturelle. Malgré les nombreuses fenêtres cassées, on devine encore combien l’établissement avait été conçu pour offrir un cadre lumineux, aéré et agréable aux élèves.

Le contraste est saisissant : là où résonnaient autrefois les rires, les conversations et la sonnerie annonçant les cours, seul le vent anime désormais ces longs couloirs désertés.

Un avenir pour ce monument

Depuis le rachat en 2014, la commune de Fénétrange travaille à la réhabilitation de cet ancien pensionnat. Le projet prévoit notamment la création d’un pôle d’accueil destiné aux enfants et aux jeunes autistes, accompagné d’un regroupement pédagogique interdépartemental et de plusieurs structures spécialisées. Même si ce projet avance lentement, il est bel et bien engagé.

Il est important de préciser qu’aujourd’hui le pensionnat n’est plus accessible à l’exploration. Le site fait aujourd’hui l’objet d’une surveillance régulière de la part de la commune et toute intrusion est susceptible d’entraîner des poursuites judiciaires. Les photographies présentées dans cet article ont été réalisées plusieurs années avant la sécurisation complète des lieux. Aujourd’hui, il n’est plus possible de parcourir ces longs couloirs ni de pousser les portes de cet immense pensionnat. Ces images sont devenues les témoins d’une époque révolue et rappellent qu’en photographie de patrimoine abandonné, chaque exploration capture un instant qui ne se reproduira jamais.

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