Spa, bien plus qu’un circuit
Lorsque l’on évoque la ville de Spa, une image me vient immédiatement à l’esprit : celle du mythique circuit de Spa-Francorchamps.
Le nom de la ville est intimement lié au sport automobile. Niché au cœur des Ardennes belges, le circuit accueille chaque année le Grand Prix de Belgique de Formule 1 et offre, le temps d’un week-end, une formidable visibilité internationale à cette petite commune wallonne.
Pourtant, la ville de Spa ne se résume pas à la vitesse et aux voitures de course.
Bien avant que les monoplaces ne viennent fouler le bitume de Spa-Francorchamps, la ville avait déjà construit sa réputation autour de ses eaux thermales. Depuis plusieurs siècles, ses sources attirent curistes et visiteurs venus profiter de leurs bienfaits. Une histoire si profondément ancrée dans l’identité de la ville que le nom même de « spa » est aujourd’hui devenu un terme universel, utilisé pour désigner les établissements consacrés au bien-être et à la détente.
Au cœur du centre-ville se dresse encore un imposant témoin de cette époque révolue, lorsque la ville vivait au rythme des cures thermales et que ses eaux faisaient battre le cœur de la cité. Ce sont ces anciens thermes de Spa que je vais vous faire découvrir à travers cette exploration.

Une entrée sous surveillance
Avec Matthieu, nous arrivons à Spa en fin de matinée. Érigé au cœur de la ville, autour de la place centrale, l’ancien établissement thermal semble avoir été oublié au milieu de l’agitation quotidienne. Pourtant, derrière son imposante façade, rien ne laisse véritablement deviner le silence qui règne à l’intérieur.
L’architecture extérieure est magnifique, presque intacte. Le bâtiment paraît davantage endormi que réellement abandonné.
À quelques mètres seulement, la vie continue. Les voitures entrent et sortent du parking sans interruption, les passants se croisent, les promeneurs déambulent. Tout autour de nous, la ville est en mouvement.
Dans ces conditions, difficile d’envisager sereinement l’infiltration d’un bâtiment abandonné. Je monte les quelques marches qui mènent à l’entrée et m’approche des grandes baies vitrées. Je jette un coup d’œil en collant mon visage à travers l’une d’elles.
À l’intérieur, tout semble figé. Je lève les yeux et découvre alors le hall. Immense, somptueux, il mêle d’élégantes colonnes aux peintures qui ornent le plafond. Un décor que je n’aurais jamais imaginé découvrir derrière ces portes closes.
Certes, j’avais déjà vu des photographies prises par d’autres explorateurs et je savais donc, en partie, ce qui m’attendait. Mais rien ne prépare vraiment à la découverte d’un tel lieu lorsque l’on se retrouve face à lui.
Je reste quelques secondes complètement scotché par ce que j’ai sous les yeux. Mais nous sommes en plein centre-ville et chaque regard extérieur peut rapidement devenir gênant. Il ne faut surtout pas attirer l’attention. Nous décidons donc de déguerpir et de prendre un peu de recul avant de chercher le moyen d’entrer.



Un bâtiment emblématique du thermalisme à Spa
Inauguré en 1868, les anciens thermes de Spa sont l’œuvre de l’architecte bruxellois Léon Suys. À cette époque, le thermalisme connaît une véritable transformation. Les pratiques évoluent, la clientèle se diversifie et Spa, devenue une destination prisée, doit se doter d’infrastructures à la hauteur de sa réputation.
Les anciens thermes s’inscrivent ainsi pleinement dans ce que l’on considère comme le deuxième âge d’or du thermalisme à Spa. Dès l’extérieur, le bâtiment impressionne par son architecture éclectique à dominante néoclassique. Organisé autour d’une cour centrale, il était autrefois protégé par d’imposantes grilles et accessible par un escalier monumental. C’est précisément celui-ci que j’ai emprunté quelques instants plus tôt, avant de me pencher au travers des grandes baies vitrées pour observer le hall.
À l’intérieur, l’organisation des lieux répondait elle aussi aux usages de l’époque. Les deux ailes axiales permettaient notamment de séparer les hommes des femmes. Un couloir central desservait les différentes pièces, dont les salles de bains. Certaines ont d’ailleurs conservé une partie de leur mobilier ainsi que leurs carrelages d’origine.
Mais ce sont surtout les décors qui permettent encore aujourd’hui de mesurer le prestige que pouvait avoir l’établissement : statues réalisées par le sculpteur Guillaume de Groot, panneaux décoratifs ornés de motifs végétaux, plafonds peints par l’artiste liégeois Joseph Carpay… Chaque détail semble avoir été pensé pour rappeler aux visiteurs qu’ils pénétraient ici dans un lieu où le thermalisme se pratiquait autant dans le confort que dans le raffinement.
Derrière la fermeture et l’abandon, une partie de ce faste est encore là. Et c’est probablement ce qui rend la découverte des lieux aussi saisissante. L’établissement sera finalement classé comme monument en janvier 1992. Il rejoindra par la suite la liste du patrimoine exceptionnel de Wallonie, avant d’intégrer, en juillet 2021, le périmètre du bien de Spa inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Plus d’un siècle et demi après son inauguration, le bâtiment porte encore les traces de cette histoire. Même abandonné, il suffit de lever les yeux pour comprendre ce qu’il représentait autrefois.


Une exploration sous tension
L’entrée se fait finalement par une porte dérobée, sur le côté du bâtiment. À ma grande surprise, il est plutôt simple de pénétrer dans ces anciens thermes.
À l’intérieur, je prends quelques instants pour observer les lieux. Le silence qui règne dans le bâtiment contraste fortement avec l’agitation de la rue. Sur le moment, cela ne me préoccupe pas vraiment. Après tout, l’objectif est atteint. Nous sommes à l’intérieur et la ville semble déjà loin.
Mais rapidement, je réalise que ce n’est pas vraiment le cas. Les bruits de l’extérieur parviennent jusqu’à nous avec une étonnante facilité. D’abord presque imperceptibles, les moteurs des voitures, les voix des passants et les mouvements de la rue résonnent peu à peu dans les vastes espaces du bâtiment.
À chaque bruit, je ne peux m’empêcher de tendre l’oreille. Quelqu’un vient-il d’entrer ? Est-ce simplement un passant dehors ? Une voiture qui s’arrête ?
Plus les minutes passent, plus je prends conscience de notre situation. Nous sommes en plein centre-ville, et contrairement à ce que pourrait laisser penser l’abandon des lieux, nous ne sommes absolument pas isolés. Derrière les murs, la vie continue, et chacun de ses bruits semble pouvoir nous atteindre.
Cela fait maintenant une dizaine de minutes que je suis à l’intérieur lorsque, soudain, un coup de klaxon me fait sursauter. Pendant un bref instant, je reste figé, le regard tourné vers l’entrée, à essayer de comprendre d’où vient le bruit. Puis je souffle réalisant qu’il provient simplement de la rue. Toutefois, le message est passé. Ici, le moindre bruit peut suffire à faire monter la tension.



À même le sol
L’inquiétude s’efface derrière l’excitation. Le hall que j’avais entrevu quelques minutes auparavant derrière les baies vitrées, se dévoile enfin dans toute sa splendeur.
Les peintures sont magnifiques. Mais c’est surtout celles du plafond qui me saisissent. Depuis l’extérieur, je n’en avais aperçu que quelques fragments. Maintenant que je me trouve au cœur du hall, je peux en mesurer toute la richesse. Les détails se succèdent, les motifs apparaissent, et je reste quelques instants à simplement regarder.
Puis une idée s’impose. Il faut que je tente de l’immortaliser. Je déplie alors mon trépied, cherche un premier cadrage. Je recule de quelques pas, relève l’appareil, change d’angle. Rien ne fonctionne vraiment. L’image que j’ai en tête refuse obstinément de prendre forme. Alors je recommence. Je recule encore. Puis, finalement, je m’allonge au beau milieu du hall, l’appareil photo pointé vers le plafond.
La position est pour le moins insolite. Allongé, le trépied calé contre mon buste, je repense à ce qui s’est passé quelques minutes plus tôt. J’étais encore dehors, derrière cette même baie vitrée, à tenter d’apercevoir ce hall.
Une pensée revient inlassablement. Depuis la rue, quelqu’un peut potentiellement me voir. Je le sais mieux que personne, quelques minutes auparavant, c’était précisément ce que je faisais.
Alors, même plongé dans la contemplation de ce décor exceptionnel, une partie de mon attention reste tournée vers l’extérieur.


Les traces d’une activité disparue
En parcourant les autres pièces des anciens thermes de Spa, je découvre un lieu bien différent de ceux que j’ai l’habitude d’explorer.
Le bâtiment a été en grande partie vidé, laissant derrière lui de vastes espaces où le mobilier se fait rare et où les objets ne sont plus là pour témoigner du quotidien.
Quelques traces subsistent ici et là, discrètes, presque effacées, comme les derniers fragments d’une histoire qui refuse pourtant de disparaître. Un détail, un carrelage, un élément de mobilier suffisent parfois à rappeler la vocation thermale des lieux et les milliers de personnes qui ont autrefois franchi ces portes.
À mesure que j’avance, je comprends que cet établissement ne se découvre pas dans ce qu’il a conservé, mais dans ce qu’il laisse encore deviner.


Une renaissance annoncée
Heureusement, l’histoire de l’établissement ne s’est pas arrêtée à son abandon.
Depuis 2019, l’Agence Wallonne du Patrimoine a accompagné sa restauration, avec l’ambition de redonner vie à l’ancien établissement thermal. Les travaux ont depuis permis de transformer ces murs chargés d’histoire en un nouvel espace mêlant hôtel, restaurant et bien-être.
Mes photographies prennent alors une dimension particulière. Elles témoignent d’un instant désormais révolu, celui où l’ancienne vie de l’établissement avait disparu, sans que la suivante ait encore commencé. Un bref moment de transition, durant lequel ces salons, ces peintures et ces colonnes étaient encore figés dans le silence.
Je ne le savais pas alors, mais je photographiais les dernières pages d’un chapitre. Depuis, une nouvelle histoire s’écrit entre ces murs. C’est peut-être ce qui rend cette exploration si particulière, celle d’avoir découvert les anciens thermes de Spa à cet instant précis, entre deux vies.

