Villa Flamby : chronique d’un manoir en sursis

Villa Flamby : chronique d’un manoir en sursis

L’été 2017 touche à sa fin. Les journées raccourcissent doucement et avec elles s’éloigne cette sensation de liberté propre aux vacances. Comme chaque année, je ressens ce besoin de profiter des derniers instants avant le retour à la routine. Alors je profite d’un séjour dans le sud de la France, pour me perdre dans les villages oubliés et découvrir quelques lieux chargés d’histoire. Cette escapade est aussi l’occasion de rencontrer d’autres passionnés d’exploration. J’ai toujours aimé cette idée un peu folle : parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour partir à l’aventure avec quelqu’un que l’on ne connaît qu’à travers quelques échanges sur les réseaux sociaux. Une confiance née d’une passion commune pour les lieux abandonnés.

Sous l’œil des villageois

En ce dimanche après-midi caniculaire, je contacte un homologue avec qui j’échange depuis plusieurs mois. Nous projetons d’aller infiltrer une ancienne bâtisse menaçant de s’écrouler. À peine arrivés dans le village, tous les regards se tournent vers nous. Nous suscitons l’intérêt des ainées qui papotent à l’ombre sous les immenses platanes de la place. Vêtus de nos treillis noirs, chargés de nos sacs à dos, trépied à la main, il est difficile de passer inaperçus dans cet accoutrement. Le manoir est situé en plein centre. L’infiltration doit se faire rapidement pour ne pas être repérés par les riverains. Heureusement, mon compère connaît déjà les lieux. En une fraction de secondes, nous disparaissons furtivement derrière une porte de garage en ruine. Je lève les yeux vers le ciel. Pas de doute, la bâtisse est en péril. La toiture a quasi disparue, laissant place aux caprices de la météo. 

L’ascension vers les chambres

J’évolue dans la propriété et rejoint un petit garage afin d’accéder à la partie habitable. À l’intérieur, le toit de la dépendance a cédé également, une voiture croule sous les poutres. J’avance à tâtons en escaladant les gravas pour atteindre non sans mal un escalier donnant accès au premier étage. Le rez-de-chaussée enseveli sous les pierres et les poutres est rendu inaccessible. À l’étage, trois chambres se dressent face à moi. Chacun de mes pas entraîne un craquement plus ou moins bruyant du parquet. Au mur, le papier peint se décolle avec l’humidité ambiante, de nombreux lés dégoulinent du plafond jusqu’au sol. Dans chaque pièce, une odeur mêlant humidité et pourriture m’oblige à évoluer avec une écharpe sur le nez. Les couvre-lits couverts de morceaux de plâtres du plafond commencent à se décomposer, les meubles sont gonflés et craquent à certains endroits. 

Une vie laissée derrière soi

Je progresse à pas de velours, franchissant alors une nouvelle porte pour découvrir deux autres chambres. Celles-ci sont beaucoup plus grandes mais l’état de conservation est identique aux premières. De nombreux gravats provenant des plafonds jonchent les lits et abondent sur le sol. Je me demande comment cette maison est encore debout. La bâtisse ne tient qu’à un fil mais l’ensemble du mobilier est encore présent. C’est stupéfiant. Tout a été abandonné comme-ci les occupants avaient disparu du jour au lendemain. Dans cet amas de débris, il reste encore de nombreux objets, des vêtements, des lettres, des photos, témoignage de la vie passée entre ces murs. Je suis ébahi par le spectacle qui s’offre devant mes yeux.

Quand la lumière reprend ses droits

Au fil de mes recherches, j’ai appris que la demeure aurait été délaissée à la suite de problèmes de succession. Une situation malheureusement fréquente dans le patrimoine abandonné. Les années passent, les procédures s’enlisent parfois et, pendant ce temps, les bâtiments continuent de se dégrader sous l’effet des intempéries et du manque d’entretien.L’atmosphère est vraiment particulière avec d’un côté tous ces effets personnels laissés ainsi et de l’autre l’effondrement progressif du manoir. Je suis immobile depuis quelques minutes dans cette immense chambre. Nul doute que celle-ci devait accueillir le propriétaire. La lumière passe à travers les trous du plafond offrant un spectacle magistral. On a l’impression d’une apparition divine. Le vent souffle par à-coup faisant voler les rideaux par les fenêtres grandes ouvertes. Je me retourne et j’aperçois sur le palier les rayons du soleil entrant par un œil de bœuf et venant refléter sur les murs orangés.

Le danger sous mes pieds

Ces ambiances féeriques ne font pas oublier le danger constant de cette exploration. Ce manoir est une véritable chausse-trappe qui menace de s’écrouler à chaque bourrasque de vent. J’avance prudemment en tâtant le plancher à l’aide de mon trépied. Je sais que le moindre faux pas ne pardonnera pas, le sol est parsemé de trous plus ou moins gros. Sur ma gauche, un énorme trou rend une partie de la maison inaccessible. Les lattes ont lâché et une personne a atterri à coup sûr, directement dans la salle à manger. 

À deux mètres du drame

Je décide d’immortaliser le palier avant d’emprunter l’escalier pour accéder au rez-de-chaussée. Mon trépied est posé au milieu du couloir, l’appareil rivé dessus prêt à capturer ce décor. Je lance le retardateur, quand soudain, après un courant d’air, un bloc de pierre tombe à deux mètres de moi entrainant une fumée de poussière. Mon premier reflexe est de protéger l’objectif et de le couvrir pour éviter que les particules de poussière infiltrent mon capteur. Mais cette réaction instinctive laisse rapidement place à une autre prise de conscience. Je réalise alors que je viens de passer à quelques mètres d’un grave accident. Je descends l’escalier, les jambes tremblantes, en redoublant de prudence.

Une pièce hors du temps

Le-rez-de-chaussée est également dans son jus. La moisissure s’est installée sur des pans de murs, la peinture s’écaille, il n’en reste que des miettes. Partout, la poussière recouvre les surfaces, tandis que les toiles d’araignée et les nids de chauve-souris tapissent le plafond. Poursuivant mon exploration, j’entre dans une pièce obscure, semblable à une salle à manger. J’allume ma lampe torche et découvre, à travers son faisceau, une scène figée dans le temps.

Au centre de la pièce, une table entourée de deux chaises en cuir est encore dressée. Plus petite, elle me rappelle celle que j’avais vu dans ce mas cathare. Dessus, il reste de la vaisselle ainsi qu’un vieux journal daté de 1999. Plus loin, sur un meuble en marbre rouge, trône un ancien poste de télévision. On imagine alors les anciens occupants prendre leur repas dans cette pièce tout en suivant le journal télévisé de l’époque. Enfin, sur la cheminée, quelques souvenirs subsistent encore : une photographie en noir et blanc ainsi qu’une illustration lentement rongée par l’humidité.

Photographier l’interdit

L’envie d’immortaliser cette scène est telle que je décide d’entrouvrir les volets pour faire passer la lumière extérieure. Je jette un coup d’œil rapide et me rends compte que la salle donne sur la place du village. Discrètement, je pousse le loquet et entrebâille les persiennes en bois. La lumière envahit alors la pièce redonnant vie quelques instants à la scène. Il y a peu de recul dans cet endroit exigu, je me colle le long de la fenêtre et travaille mon cadrage.

Quand tout à coup, j’entends une voix proche interpellé une personne et commencer une discussion. Je comprends rapidement que les deux riverains ne m’ont pas repéré. Ils sont à deux mètres de moi sur le trottoir face à la fenêtre. Sans un bruit, je reste statique entre mon appareil et le volet. Chaque minute est une éternité et après un long quart d’heure de bavardage, je peux enfin refermer la persienne et replonger la pièce dans le noir. Ces deux ainés connaissaient surement l’histoire de ce manoir mais ils ne se doutaient pas de ce qu’il se passait ce jour-là derrière les portes closes

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