Hou la gadoue, la gadoue, la gadoue. Je me souviens chantonner en boucle dans ma tête ce refrain pendant que je pataugeais dans la boue, m’enfonçant un petit peu plus à chaque foulée dans ce champ pour explorer les thermes bleus.
C’est l’hiver. Les journées sont courtes et le soleil se couche tôt. Il est plus de seize heures et nous approchons enfin du but. C’est le spot que je ne veux pas rater, le Graal tant attendu. J’ai bloqué un weekend et réalisé avec mes acolytes beaucoup d’heures de routes pour le visiter. Il est vrai que ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de se promener dans d’anciens thermes.
Un lieu convoité
Un parking isolé, à plusieurs centaines de mètres du portail d’entrée, sera notre point de chute. Nous ne sommes pas rassurés, ayant pour information que plusieurs explorateurs se sont fait attraper ces derniers jours par le gardien averti par les aboiements des chiens sur le terrain. Un gardien, des chiens ! Tout ce que j’aime. L’appréhension est à son comble. Plus l’on s’approche des thermes bleus et plus l’envie de faire demi-tour me prend. Une publication récente tourne sur les réseaux sociaux, indiquant que le site est complètement fermé et inaccessible. Est-ce la réalité ou du bluff ? Dans cet immense réseau qu’est l’urbex, certains malins s’amusent à disséminer de fausses informations sur des fermetures, des surveillances ou des rondes de gendarmes. C’est pourquoi une de mes règles dans l’exploration est de toujours se méfier des « on dit » et d’aller vérifier par moi-même l’accessibilité d’un site.







Toujours bien se préparer.
Nous avons préparé notre infiltration et mis en place un plan pour essayer d’être les plus discrets possibles. L’idée est de couper en amont par un champ pour ensuite pénétrer dans la forêt afin d’être à l’abri des regards. Nous devons éviter de longer le grillage de la propriété et d’alerter les chiens. Les thermes sont sur un domaine gardé, avoisinant d’autres bâtiments susceptibles d’être habités et entretenus.
Après un rapide coup d’œil autour de nous, nous nous retrouvons, en quelques enjambés, dans le champ. Vu l’heure et la météo, nous avons planifié de réaliser un repérage de l’accès et du chemin. Soit, nous ne pouvons pas entrer et nous rechercherons un autre endroit à explorer le lendemain, soit l’accès est dégagé et nous pourrons revenir réaliser nos clichés.
Au premier coup d’œil, tout semble calme. Le ciel est bas, peu de véhicules passent sur la route qui mène au village. Pas un badaud ne traîne en ce samedi pluvieux de février. Nous entamons donc notre périple en traversant la pâture menant à la forêt. C’est à ce moment que tout va se compliquer.






Une infiltration sous pression
En effet, les pluies s’abattant depuis plusieurs semaines sur la région, ont inondé la parcelle, devenue un véritable bourbier. La progression devient compliquée et lente. Chaque pas est un calvaire et je glisse sans pouvoir prendre mes appuis. Ma chaussure reste régulièrement prisonnière de la boue. La température tout juste au-dessus de zéro n’arrange rien. Pendant un instant, je me demande ce que je fais là, et pourquoi je me suis engagé dans ce plan. Et dire qu’en plus, il y a de grandes chances que nous devions repasser par ce chemin demain. Allez ! Il faut garder le moral et continuer. Les thermes bleus se méritent.
L’épreuve de la boue passée, je m’enfonce dans la forêt bordant le bâtiment. Le chemin est plus sec. L’inquiétude est maintenant de trouver un accès sans se faire repérer. à chaque pas, j’ai peur de me retrouver nez à nez avec un chien. La tension est palpable lorsque j’arrive à découvert. à cet instant, je suis aux aguets, boule au ventre. Le moindre bruit prend des allures disproportionnées et me fait sursauter, que ce soit l’envol d’un oiseau dans les buissons ou la chute d’un gland à deux mètres de moi.






Jamais simple d’explorer en hiver
Mes pieds humides sont passés en mode glacés. Je jette un coup d’œil à gauche. Rien à signaler. Puis à droite. Tout est calme. C’est le moment de courir à toute vitesse pour rejoindre les abords du bâtiment principal. à notre arrivée, nous sommes agréablement surpris de voir que l’accès aux thermes se fait par une porte cassée. Tout est grand ouvert, il ne reste plus qu’à nous engouffrer dans le sous-sol sombre et humide. Les rumeurs de condamnation étaient donc à nouveau infondées.
Après un rapide tour des lieux dans une obscurité ambiante, il est temps de repartir. La nuit est en train de tomber, la visibilité s’affaiblit de minutes en minutes. Nous faisons chemin inverse accompagnés par le bruit continu du torrent défilant à nos côtés.
Seconde chance
Douze heures plus tard, même parking. La nuit dans un hôtel discount à proximité a été courte. Mes pieds ont encore froid de la veille. Rien que la perspective de retourner patauger dans cette pâture me donne des frissons. J’ai tout de même été prévoyant et j’ai préparé des chaussettes sèches pour le retour. Si seulement j’avais pris des bottes…
Tout est prêt ! Nous sommes parés pour l’infiltration de ces magnifiques thermes bleus. L’appréhension de la veille s’est atténuée, je me sens beaucoup plus serein après le repérage commando. Je sais à quoi m’attendre et je prie juste pour que ce soit aussi calme qu’hier.
Mais soudain, un homme arrive sur le parking en nous interpellant. Il s’agit du maire du village. Il nous indique que le lieu gardé est interdit d’accès. Courtois, il semble cependant comprendre notre volonté. C’est alors qu’un de mes acolytes avance une explication abracadabrantesque, se transformant en négociateur pour obtenir son autorisation. Il est doué et retourne la situation à notre avantage. Malgré son devoir de réserve, nous comprenons que le maire tolère notre escapade. Nous nous lançons alors dans notre périple boueux. Grâce à cet accord tacite, la gendarmerie ne sera pas prévenue mais nous devons être discrets pour ne pas alerter le gardien.






Jamais ne s’avouer vaincu
Une demi-heure plus tard, je suis enfin en train d’immortaliser ce splendide bassin. Quel plaisir d’être là ! Le brouillard matinal se lève laissant passer quelques timides rayons de soleil à travers les vitres jaunies des thermes bleus. Pas un bruit, juste le chant des oiseaux en fond sonore. Chacun agit de son côté, j’ai l’impression d’être seul dans le complexe. Tout est demeuré intact depuis des années, les anciennes salles de soin, les bureaux des docteurs, les baignoires. J’adore cette ambiance, où le temps a commis ses outrages sans que l’homme ne l’aide. Ces thermes connus depuis les romains accueillaient au XVIe siècle, les dames de la cour en quête de rajeunissement. Dans les années 60, l’activité battait son plein dans une station réputée pour apaiser les problèmes de peau. Les années 80 ont été témoins de leur fermeture suite à un incendie.
Dans ces moments je me dis que j’ai de la chance de découvrir et d’immortaliser de tels endroits fermés depuis quarante ans. Et je note également que la ténacité finit toujours par payer. Cela a souvent été le cas pour moi en exploration.



